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Le Peuple de l'Herbe

Le son du Peuple de l’Herbe se reconnaît en deux mesures, quel que soit le genre auquel le groupe s’essaye. Rotations puissantes et régulières, syncopées de breaks millimétrés, décalant légèrement le propos – juste ce qu’il faut pour que le déséquilibre créé dérange, mais sans que la prise d’élan s’altère, sons vintage et cuivres, samples puisés aux sources les plus diverses, se conjuguant les uns aux autres en transmettant une sensation d’évidence – formule apparemment simple, dont le Peuple est l’unique dépositaire. Mais, avec A Matter of Time, le groupe signe son album le plus explicitement groove, 13 titres empruntant sans complexe à la funk et au rock les structures de tensions-résolutions savamment trafiquées– une collusion paisible d’enthousiasme et de rage, de pop et de wah wah, de maitrise et d’énergie. A croire que les pulsations de l’époque leur ont donné envie d’ouvrir les fenêtres en grand, pour délivrer une série de titres à l’impact hautement jubilatoire. On n’en attendait pas tant d’un groupe dont on croyait qu’il avait déjà délivré le meilleur… c’était sans compter le plaisir manifeste qu’ils prennent à faire ce qu’ils font, et à le faire avec un rare savoir-faire bouger les hanches.

On trouve sur l’album quelques morceaux estampillés « Peuple » à cent pour cent, mais le groupe pousse ici ses capacités au sommet : la maturité, sans les signes de fatigue. En écoutant le magistral 19 on sent que quelque chose a cédé, explosé – on reconnaît ce son mais l’ampleur de la vague surprend, et on se laisse faire avec bonheur. Leur musique, sans rien perdre de la complexité qui la définit, ni du grain qui fait sa facture, s’est branchée direct aux viscères, au pouls des villes en émeute : rage solaire, enthousiasme et impatience. Il s’agit de faire plaisir, avec un savoir-faire gronder l’herbe sous nos pieds, dans un rugissement tonitruant qui fait le plus grand bien à nos cellules.

Parler le Fracas, première incursion du groupe en hip hop français, est peut être un des meilleurs morceaux du genre. La collaboration avec Marc Nammour chanteur de La Canaille est une réussite bluffante – flow régulier, rauque et entêtant – poussée par les scratchs vinyls early 90’s, déréglés par des samples électros. Cette aptitude à conjuguer érudition – éléments du hip hop à son apogée musicale et goût pour les sons du troisième millénaire, soutenant un texte ultra contemporain, explique peut-être ce qui fait que le Peuple, au sixième album, ne se répète absolument pas. Ni rétrogrades, ni incultes, jamais bloqués par leurs références, évitant les clichés sans craindre de jouer sur les citations – les compositions du disque sont jouissives parce qu’elles reconnaissent leur racine, sans jamais verser dans la soupe nostalgique. Le Peuple peaufine son grand détournement des discothèques classiques, en élaborant un son résolument planté dans le troisième millénaire.

Les incursions purement funk de Mothership ou Let us Play sont des réussites absolues : chaque membre du groupe – batterie, samples, vocaux, cuivres, basse, scratchs – pousse sa logique à son plus haut niveau, et les compositions, faciles d’accès et évidentes, sont imparables, sans faire dans la redite, ni dans la facilité : on nous flatte l’âme et les entrailles, sans jamais injurier nos sens. Et ne viendront pas contredire cet enthousiasme le furieusement dansant New Day ou l’entêtant Jasmin in the Air, tubes immédiats, sans la vulgarité des recettes éculées.

L’album nous entraine de surprise en surprise, ainsi de l’électro-80’s Numbers, décollant en hip hop virtuose, véloce et ludique – un refrain entre en trombe et ne lâche plus l’affaire – on est survolté, et heureux de l’être. Restent les surprises de taille, comme l’orientalisme électro de Wooden Jam, autre bon exemple de la maitrise du Peuple en matière de métissages intelligents, ou le magistral spoken word A Matter of Time - intimiste et sombre, émotionnel et théâtral – comme quoi, si jamais le Peuple voulait se reconvertir dans la dark wave, on serait toujours d’accord
.
On a peine à croire, en écoutant A Matter of Time, qu’il s’agit du sixième album d’un groupe qui a 14 ans… Trop d’urgence, d’énergie débordante, d’inventions et de risques, pour un groupe qui n’a plus rien à prouver depuis longtemps. Le Peuple de l’Herbe remplit les salles, tournée après tournée, en France, Espagne, Italie, Hollande, Allemagne… et enregistre, à domicile, dans son propre studio, des disques qui trouvent leurs auditeurs et renouvellent le public du groupe, sans faire fuir les fidèles de la première heure. Superbement ignoré par les média mainstream –à ce stade de la compétition, on peut parler de consécration – le collectif s’est constitué une identité tranquillement à part. Une résistance tranquille, calme et continue, qui s’est avérée rudement payante. A Matter of Time porte bien son nom : tout vient à point à qui sait conserver son plaisir de bien faire ce qu’il fait.

Virginie Despentes 

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